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Interview de Ronan Allain

2ème partie: Participation à l'exposition Dans l'ombre des dinosaures

 

Concernant votre participation à l'exposition Dans l'ombre des dinosaures, est-ce que vous aviez déjà participé à l'élaboration d'une exposition au muséum?

Pas à une exposition de cette ampleur-là. Je travaille sur plein de projets de musées. J'ai pu travailler au Laos: on a monté un petit musée, à Savannakhet. Mine de rien, on avait déjà travaillé à l'époque là-dessus. C'est un projet qui a été entièrement fait par des scientifiques. On a monté tout le projet. Il a quand même fallu construire un musée, c'était donc quelque chose d'assez important, avec l'aide de la Fondation de France et autre. Donc j'ai déjà travaillé sur ces projets-là. Actuellement, on est en train de mettre en place un musée au Maroc, à Toundoute [Tazouda], sur un autre de nos gisements. Il y a aussi le projet où j'interviens en tant que scientifique, sur le musée de Villers-sur-Mer. J'essaye donc de concilier tout ça, c'est aussi mon travail de maître de conférences du muséum. Je ne fais pas que de la recherche, il y a également tout ce qui concerne la conservation. Donc cela m'intéresse aussi. J'essaye de concilier les deux. Mais là, c'était vraiment une exposition particulière, donc à cette échelle, c'était ma première participation à un gros projet comme cela.


Bâtiment du muséum abritant la Grande galerie de l'évolution, ainsi que l'exposition Dans l'ombre des dinosaures

Depuis quand travaillez-vous à ce projet? Je suppose que cela a dû vous demander pas mal de travail...

Le projet a été lancé en 2004... Je crois que ses premières réunions se sont faites en 2004. C'est un projet qui a été énormément remanié, il s'est dit beaucoup de choses. C'est vraiment une histoire assez abracadabrante à certains points de vue... Il a fallu essayer de monter une exposition sans avoir de budget. Ce n'est pas facile, je peux vous le garantir. Il y a eu des propositions qui ont été faites et qui ont été mises sur la table, beaucoup plus grandioses. Par exemple, dans l'exposition, on n'a pas de Sauropode, c'est un des manques. On avait à un moment eu le projet de faire venir Argentinosaurus, qui est quasiment un composite, enfin un animal pas connu du tout. Cela aurait été un petit peu la vitrine de l'exposition, le mettre au milieu du jardin. On avait parlé à un moment de lui faire remonter la Seine. Et puis entre temps, il y a eu une crise économique qui fait que l'on a perdu pas mal de partenaires et qu'il n'y a pas eu de financement extraordinaire, il n'y a pas eu de mécénat sur cette exposition. Donc voilà... Les premières réunions ont été axées sur la crise Crétacé-Tertiaire et après, l'exposition a plus été axée sur la diversification des mammifères après la crise Crétacé-Tertiaire. Donc il y a eu quelques petits changements en cours de route. A l'arrivée, on a quand même une exposition qui tient la route.

C'était une expérience un petit peu nouvelle pour moi. Je suis vraiment content d'avoir participé à cette exposition, même si je trouve qu'il y a pas mal de choses qui ne m'ont pas forcément plu, en particulier cette espèce de manque de communication entre les différents postes: entre les scientifiques, les muséographes et les scénographes. C'est-à-dire que l'on n'a absolument pas eu notre mot à dire dans la scénographie. Je n'avais jamais fait ça, donc je ne savais pas comment ce serait. Moi je suis arrivé et on m'a dit: Voilà, l'expo, elle est comme ceci, il y a ça là, ça là, c'est comme ça. On ne nous a pas demandé: Est-ce que ça vous va ou pas? On nous a bien demandé de revoir les cartels, des choses comme ça. Mais on ne nous a pas demandé si ça serait suffisant, etc. J'aurais aimé avoir un peu plus de communication et un retour plus important sur certaines choses telles qu'elles sont présentées dans l'expo. Je n'ai pas eu mon mot à dire. L'expo est quand même très belle, cela n'enlève rien à l'expo. Mais je ne suis pas sûr qu'elle soit très didactique. Je suis commissaire, donc je peux même critiquer mon exposition... Mais je ne suis pas sûr que les gens sortent de là en ayant les idées plus claires sur ce qu'il s'est passé au niveau de la crise Crétacé-Tertiaire.


Vidéo de l'exposition expliquant l'évolution de la nage chez les mammifères

L'exposition ne se focalise pas que sur la Crise Crétacé-Tertiaire. Elle commence par une première partie sur les dinosaures, elle finit par les mammifères...

Le lien entre les parties n'est peut-être pas toujours très évident. Et c'est là que je dis qu'il y a peut-être justement un manque de clarté... C'est très découpé... On traite de choses très différentes dans chacune. Les spécimens sont magnifiques. Au niveau de la crise Crétacé-Tertiaire, il y a le film que j'ai trouvé très bien, mais les petites explications qui sont derrière, je ne suis pas sûr que les gens arrivent bien à faire la synthèse de ce qui a été dit sur la crise Crétacé-Tertiaire.

C'est vrai que c'est un sujet assez complexe. Ceci dit, ce n'est pas sûr qu'il y a quelques années on aurait eu ce genre d'exposition sur la crise Crétacé-Tertiaire.

Le fascicule de l'expo est pas mal, je trouve, parce qu'il reprend tout ça. Il devrait être obligatoire de lire le fascicule avant de venir à l'expo, auquel cas tout s'éclaire. Le problème c'est que je ne suis pas sûr que la façon dont on a traité le sujet cette année change de la façon dont on l'aurait traité il y a 15 ou 20 ans. En 15 ou 20 ans, il y a eu plein de choses qui ont été apportées. Il y a eu plein de nouvelles découvertes et on aurait peut-être pu avoir des éclairages différents. On ne peut pas tout faire dans une expo, je m'en suis rendu compte. On avait plein d'idées, plein de très bonnes idées. A un moment, on devait même traiter de la crise actuelle, de voir si on pouvait essayer de faire des parallèles. C'est une expo tellement grande et on est limités en place, donc il faut choisir. Il faut faire des choix et ce n'est vraiment pas évident. Là j'ai vu ce que c'était d'organiser une expo. C'est vraiment un travail terrible. Sélectionner les spécimens, les faire venir et tous les problèmes administratifs qu'il y a derrière, c'est vraiment un travail de très longue haleine, et c'était assez intéressant. J'avoue que c'était une expérience vraiment probante.

 

Comment a été fait le choix des espèces?

Albertosaurus et Carnotaurus

Ce que l'on voulait, c'était essayer de donner un aspect de la biodiversité de cette époque-là, alors évidemment on a pris les animaux phares, les dinosaures, parce qu'évidemment, il ne faut pas se leurrer, on est aussi là pour faire de la communication. Et les dinosaures, ça attire les gens. C'est clair, il ne faut pas se voiler la face. Après, il y a des contraintes techniques et je regrette que dans cette exposition on ait décidé de mettre les dinosaures en avant, pour refléter la biodiversité à la fin du Crétacé. Au niveau des carnivores, c'est à peu près bien réussi, avec Albertosaurus et Carnotaurus. Ils se ressemblent un petit peu. Ils ont deux petits doigts différents, ils ont à peu près le même rôle dans les écosystèmes, mais ce sont deux animaux qui appartiennent à deux groupes qui n'ont rien à voir et qui ont divergé des centaines de millions d'années avant. C'est assez intéressant de montrer qu'on a différents animaux qui remplissent le même rôle mais qui n'ont rien à voir d'un point de vue de leur histoire et de l'évolution. On a aussi des petits dinosaures carnivores, pour montrer qu'il y a différentes niches écologiques au sein des dinosaures carnivores.

Pour les herbivores, c'est pareil: on a choisi de montrer la variation au sein d'un groupe. On a un groupe bien précis, les hadrosaures, un groupe d'herbivores dominants au moment de la crise KT. Et on a voulu montrer que ces dinosaures avaient des tronches tout à fait différentes. On a les deux chinois, qu'on s'est fait un petit peu imposer par le commissaire général qui avait décidé qu'on travaillerait avec les chinois. Ces deux dinosaures sont donc là pour montrer qu'à l'intérieur d'un groupe, on peut avoir des animaux qui ont une tête différente, pour montrer la variabilité, non pas intraspécifique, mais intrafamiliale. Cela a été un petit peu le parti pris. Mais après, il y a quand même des manques, puisque au sein des herbivores, on a un petit cératopsien de l'époque, mais les gros sauropodes sont les grands absents à mon avis de cette exposition. Je sais qu'on ne peut pas tout mettre, mais il y avait peut-être d'autres moyens: prendre juste un crâne, faire autre chose... C'est un petit peu dommage qu'on n'ait pas réussi là-dessus à avoir quelque chose. C'est ça le regret que j'ai par rapport à cette première partie: rien sur les sauropodes. Je ne suis pas sûr que ce soit un bon truc de dire aux gens: On va vous présenter la biodiversité des dinosaures avant la crise. Et de ne pas mettre les sauropodes. Tout le monde connait les sauropodes. Cela aurait été sympa d'avoir au moins un crâne de sauropode ou de faire quelque chose autour des sauropodes. Quand on s'entend dire que les sauropodes ne peuvent pas rentrer dans l'exposition et que l'on est dans un muséum national d'histoire naturelle, on a peut-être d'autres moyens pour faire ça.

Les squelettes présentés ne sont pas tous français, ils ont été prêtés par des muséums étrangers. Comment avez-vous participé à cette collaboration?

Le choix a été fait. Il y a tout un cas de figure. Il y a des spécimens en location, c'est le cas des dinosaures chinois. Donc là, je n'ai pas tellement participé, puisque l'on a été mis plus ou moins devant le fait accompli. Après, on a choisi de travailler avec les Canadiens. C'est avant que la crise existe. Le projet a été réaménagé après puisque les Canadiens ont eu des difficultés. Mais en ayant eu des difficultés, ça ne les a pas empêché de nous envoyer les spécimens qu'ils nous avaient promis. Et là, c'était un prêt. On avait juste à prendre en charge le transport et des choses comme ça. Mais on n'avait pas à payer le Royal Tyrrell Museum qui nous a prêté de très beaux fossiles, qui sont en plus des fossiles qui datent juste d'avant la crise. Donc ce choix était motivé parce que ce sont des animaux du Maastrichtien essentiellement. Cela m'a permis de rencontrer des collègues canadiens qui sont venus au moment où on a lancé l'expo.

Après, il y a les spécimens que l'on a achetés et qui vont rester chez nous. C'est le cas par exemple de Carnotaurus, ce grand Abelisauridé qui vient d'Amérique du sud. C'est le cas d'Unenlagia aussi. Donc ceux-là sont vraiment à nous. Carnotaurus devrait trôner dans la galerie de paléontologie à la fin de l'exposition. Il va falloir qu'on l'installe dans la galerie. Cela boostera un peu les collections qui sont en haut. L'Allosaure, les positions du 19e que l'on a dans la galerie, c'est sympa mais ce serait bien de moderniser un petit peu... Donc cela permettra de moderniser et d'avoir un animal qui est vraiment différent de ce que l'on avait. C'est vraiment très sympa, c'était un choix. Moi, j'ai vraiment beaucoup poussé pour qu'on achète Carnotaurus. C'est fait.

Et puis il y a eu des réalisations locales, avec des animaux qui ne le sont pas. On avait échangé avec des collègues américains il y a quelques années Bambiraptor avec Compsognathus: on avait échangé les moules. Et on a décidé de le remonter. C'est un travail de laboratoire, un travail qui a été réalisé essentiellement par Renaud Vacant, qui est notre préparateur, assisté de Nicolas, un sculpteur ébéniste qui a sculpté des parties manquantes, par exemple quand on avait le gauche et qu'il fallait faire le droit. Bambiraptor, c'est une grosse réussite. C'est un tout petit Dromaeosaure. Il a été refait, il est vraiment super sympa. Et lui aussi, il devrait être dans la galerie de paléontologie à la fin de l'expo.

Donc on a réfléchi sur tous les spécimens. Sur certains, on n'a pas eu trop le choix. Sur d'autres, on a pu discuter. On avait choisi certains qui n'ont pas pu venir finalement. En même temps, on ne pouvait pas tout mettre, on ne peut pas mettre 75 dinosaures dans l'exposition...

Unenlagia et Bambiraptor
Les petits carnivores de l'expo: Unenlagia et Bambiraptor

Parmi ceux qui n'ont pas pu venir, il y avait qui par exemple?

Avec les collègues canadiens au départ, on avait pensé mettre peut-être un autre cératopsien: Pachycephalosaurus ou Pachyrhinosaurus, donc un gros cératopsien. Des Ankylosaures, aussi: un moment, on pensait faire venir au moins un crâne d'Ankylosaure. Finalement, cela n'a pas été fait, parce que dans les herbivores il y avait encore des choses à faire. Et puis il y avait Argentinosaurus: à un moment cela avait été mis sur les rails. On attendait peut-être un financement de Total ou quelque chose comme cela pour pouvoir faire venir Argentinosaurus au milieu du Jardin des Plantes. Cela aurait été un petit peu l'attraction pendant 1 an pour focaliser le public... Et finalement, c'est passé faute de moyens.


Argentinosaurus, reconstitué par Alain Bénéteau

Est-ce que vous le prévoyez pour d'autres expositions?

On verra... Là, je pense que les dinosaures au muséum, il y aura la galerie qui sera refaite dans quelques années maintenant. J'espère que l'on ne va pas attendre que les murs nous tombent dessus pour refaire la galerie. Mais sinon, la prochaine exposition sur les dinosaures, on va quand même attendre quelques années avant d'en refaire une... On pourrait en refaire tous les ans. J'ai deux ou trois idées de ce que l'on pourrait faire en exposition. Surtout des idées qui pourraient mettre en valeur nos collections. On a de très beaux spécimens, qui mériteraient mieux que ce qu'ils ont actuellement.

 

Suite de l'interview: Le site d'Angeac, au coeur de la recherche paléontologique française

 

Interview de ronan Allain:

  1. Présentations, le métier de paléontologue
  1. Le site d'Angeac, au coeur de la recherche paléontologique française
  2. Quel avenir pour la galerie de paléontologie du Muséum National d'histoire Naturelle?
  3. Les dinosaures, la science et le grand public
  4. Les fossiles, une question d'argent ?

Arnaud Salomé, 08 octobre 2010

 

 

 

 

 

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