Quand les animaux pensent ...

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Pendant longtemps, on les a considérés comme des automates biologiques guidés par leurs instincts. Mais de récentes découvertes scientifiques ont bouleversé cette conception. Elles montrent que les bêtes ont une « culture ». Une vie sociale, une subjectivité, une forme de conscience. Michel de Pracontal et Jacques Julliard expliquent pourquoi cette révolution nous oblige à repenser notre rapport au monde

Un jour de 1953, il s'est produit, sur une plage de l'île japonaise de Koshima (ou Kojima), au large de Kyushu, un petit événement qui, à terme, allait révolutionner notre vision du monde animal : une jeune femelle macaque a eu l'idée de laver dans l'eau de mer une patate douce avant de la manger. Or cette pratique hygiénique n'était nullement dans les habitudes des macaques, qui avaient toujours englouti leurs patates sans se soucier du sable ou de la terre adhérant à la peau. La jeune femelle réalisa que la patate était bien meilleure lavée. Elle se débrouilla pour faire part de sa découverte à ses congénères et, au bout de quelque temps, toute la troupe s'était mise à laver les patates, à l'exception des vieux mâles qui, chez les macaques comme chez les humains, sont peu enclins à la nouveauté.
Le fait serait passé inaperçu si les patates n'avaient été déposées à dessein par des chercheurs japonais qui utilisaient ce moyen pour attirer les singes. Le macaque japonais (Macaca fuscatta) est un animal très craintif qui se réfugie sous le couvert d'épaisses forêts, et l'on n'avait jamais réussi à le photographier à l'état sauvage avant les années 1950. Denzaburo Miyadi et ses collègues misèrent sur la gourmandise des macaques en laissant à leur attention des stocks de patates douces et de froment sur des rochers. Circonspects au début, les macaques s'enhardirent jusqu'à sortir de leur forêt, tandis que les chercheurs, embusqués, les observaient à loisir. C'est ainsi que Miyadi et son collègue Imanishi assistèrent à l'innovation gastronomique du rinçage de tubercule.


En 1964, Denzaburo Miyadi publie dans la revue américaine « Science » un article où il décrit l'histoire des patates comme un cas de «transmission culturelle» d'un comportement. A l'époque, parler de « culture » à propos d'animaux semble aussi saugrenu que si l'on proposait la candidature d'un baudet du Poitou à la présidence des Nations unies. Pour 90% des éthologues, les scientifiques qui étudient le comportement des êtres vivants, l'animal est un automate biologique guidé par ses instincts, eux-mêmes programmés dans les gènes. Konrad Lorenz, le fondateur de l'éthologie moderne, vulgarise ces conceptions dans des best-sellers comme « l'Agression. Une histoire naturelle du mal » (1969). C'est l'époque où les rats de laboratoire courent dans des labyrinthes, où Henri Laborit propose « la Nouvelle Grille » biologique - avant que ses idées ne soient portées à l'écran par Alain Resnais dans « Mon oncle d'Amérique » (1980) - et où Desmond Morris remporte un succès mondial avec son livre « le Singe nu » (1967 en anglais, traduit en français en 1971). Morris étend à l'homme le déterminisme biologique et nous exhorte à mieux accepter le singe en nous, dans une perspective à la fois darwinienne et étroitement bornée par la vision extrêmement réductrice que l'éthologie donne de l'animal. Il décrit « le Singe nu » comme la marionnette d'instincts vieux de millions d'années, ce qui revient à nier la culture humaine elle-même. Comment un automate pourrait-il avoir une culture ?
Or, en une génération, la perspective s'est totalement renversée, ce que n'imaginaient sans doute pas les primatologues de Koshima. Autrefois marginale, l'expression « culture animale » est désormais quasiment un lieu commun de l'éthologie. La célèbre revue britannique « Nature » consacre sa couverture du 17 juin 1999 au « Chimpanzee cultures », tandis que le primatologue Frans de Waal, spécialiste des bonobos, invite ses lecteurs à «prendre le thé» avec les singes (1). Les grands singes ne sont pas les seuls animaux « cultivés », loin de là. Hal Whitehead et Luke Rendell, chercheurs à l'université Dalhousie, Halifax (Canada), se déclarent convaincus que les cétacés ont une «culture» et des «traditions», évoquant même une «société multiculturelle» dans le cas des orques (organisés en groupes, ils cohabitent mais utilisent des «dialectes» distincts). Rosemary et Peter Grant, spécialistes des pinsons de Darwin, ou géospizes, parlent de «transmission culturelle du chant» chez cet oiseau des Galapagos qui, selon la légende, aurait inspiré à Darwin sa théorie de l'évolution, à l'automne 1835... Et le 14 juillet dernier, la revue américaine « Science » donne les honneurs de sa couverture au suricate, une sorte de petite mangouste qui, apprend-on, enseigne à ses petits l'art de capturer une proie. On pourrait multiplier les exemples.
Mais comment les animaux peuvent-ils avoir des cultures et qu'est-ce que cela signifie exactement ? Si l'on prend l'idée au sérieux, cela implique que l'animal a non seulement une vie sociale, mais une subjectivité, une capacité propre à ressentir et à « réfléchir », une forme de conscience. Considérer ainsi les animaux est une révolution, comme le souligne le philosophe et éthologue Dominique Lestel : «Peu de gens réalisent à quel point nos représentations de l'animal ont été bouleversées en trente ans, y compris par les éthologues eux-mêmes. Cette transformation est du même ordre que la révolution quantique en physique dans la première moitié du xxe siècle, ou celle de la révolution de la biologie moléculaire dans la seconde moitié de ce même siècle : l'animal est devenu un sujet, non pas parce que nos projections populaires et affectives nous le font voir ainsi, mais parce que les travaux scientifiques les plus modernes ne nous laissent pas le choix.» (2)
Ce point est crucial : l'éthologie n'est pas en train de réinventer les Fables de La Fontaine ou, pour prendre une comparaison plus actuelle, l'âne désopilant de « Shrek » et les poissons mafieux de « Gang de requins ». En effet, la conception courante de l'animal reste largement anthropomorphique : nous prêtons volontiers à nos chiens et à nos chats des sentiments, des qualités, des émotions que nous pourrions ressentir. Or dire que l'animal est un sujet ne signifie pas qu'il l'est à la manière humaine, et c'est en cela que le concept de culture animale est novateur. «L'éthologie de ces dernières années a opéré une formidable révolution scientifique qui reste en partie occultée», souligne Dominique Lestel.


Essayons de retracer les étapes qui ont conduit à cette révolution. A l'époque où les chercheurs japonais observent les macaques de Koshima, la conception de l'animal automate est archimajoritaire, et les idées dissidentes ont peu de chances d'être entendues. Mais c'est précisément à ce moment de triomphe du réductionnisme biologique, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, que deux grands mouvements scientifiques vont tout chambouler. Le premier est l'éclosion des sciences cognitives et de l'intelligence artificielle, dont le double projet est de comprendre comment fonctionne l'esprit et de construire des machines capables de penser. Ces recherches impliquent qu'une intelligence n'est pas forcément humaine. Mais peut-on accepter qu'une machine soit considérée comme potentiellement intelligente, voire consciente, et qu'un mammifère évolué soit réduit au statut d'un automate esclave de ses instincts ? D'autant que les robots-tortues ou souris issus de l'intelligence artificielle sont très loin d'égaler ou même de simplement approcher ce que les animaux naturels réalisent sans effort. Cela reste vrai trente ans plus tard : les chiens électroniques réalisés notamment par Sony sont des jouets amusants, mais les comparer à des chiens réels est une plaisanterie.
En résumé, l'intelligence artificielle n'a pas réussi à produire des machines dont les capacités puissent se comparer à celles d'un animal évolué. Et elle n'est pas près de le faire. Cette déception a fragilisé la thèse selon laquelle l'animal lui-même était une sorte de machine. En même temps, la recherche sur les ordinateurs a donné corps à l'idée que l'homme n'est pas au centre de toute vie mentale et qu'il peut exister des intelligences, voire des consciences, non humaines. Mais à quoi pourraient-elles ressembler ? En 1974, le philosophe américain Thomas Nagel publie un célèbre article intitulé « Quel effet cela fait d'être une chauvesouris ? ». Nagel pose le problème de savoir si un sujet humain peut ressentir l'expérience vécue par la chauve-souris. Concluant par la négative, il donne tout son relief à la notion que nous ne sommes pas, au moins en théorie, les seuls à pouvoir penser de manière consciente.
A la fin des années 1970, l'éthologue américain Donald Griffin soulève le problème dans le contexte du comportement animal : faut-il continuer à soutenir que les animaux sont téléguidés par des instincts innés alors même qu'on les voit faire preuve d'une astuce remarquable ? Griffin cite de nombreux exemples frappants, des papillons de nuit, qui se mettent brusquement à voler dans tous les sens lorsqu'ils détectent l'approche d'une chauve-souris, au pluvier, un oiseau échassier qui fait semblant d'être blessé pour éloigner les prédateurs de son nid. Sans oublier les mésanges qui découvrirent dans les années 1930, en Angleterre, qu'elles pouvaient percer les capsules des bouteilles de lait livrées sur le pas des portes des maisons et siffler la crème (3)... Griffin pose une question incontournable : dans la mesure où le cerveau du pluvier est constitué des mêmes éléments de base que celui de l'homme, neurones et synapses, pourquoi considérer sa manoeuvre comme un réflexe programmé alors que l'équivalent humain serait qualifié de ruse stratégique ?
L'intuition de Griffin n'aura pas d'impact immédiat sur l'éthologie. Ce qui va tout faire basculer, c'est un nouveau courant de recherche, dont les Japonais de Koshima auront été les précurseurs. Ce courant, c'est celui des études de terrain au long cours, menées dans un premier temps sur les primates par trois femmes : en 1967, Dian Fossey commence à étudier les gorilles au Rwanda et Jane Goodall les chimpanzés en Tanzanie ; puis, en 1972, Shirley Strum s'établit au Kenya pour observer les babouins. Les trois grandes dames de la primatologie renouvellent la réflexion éthologique. En retraçant la biographie individuelle des singes qu'elles observent, elles font ressortir la notion qu'un chimpanzé ou un babouin possède une subjectivité, une « personnalité » propre, et que celle-ci n'est pas une simple projection anthropomorphique.
Jane Goodall découvre que le chimpanzé utilise des outils, notamment des baguettes pour pêcher les termites ou attraper les fourmis. L'outil n'est plus le propre de l'homme ! Mais la conséquence la plus importante de cette découverte est qu'elle a véritablement lancé le concept de culture animale : en effet, au sein de la même espèce, les outils peuvent varier selon les groupes et ils résultent d'un processus historique d'« invention » - comme le lavage des patates douces. Quelques années après la découverte de Jane Goodall, les Suisses Christophe et Hedwige Boesch observent que dans la forêt de Taï, en Côte d'Ivoire, les chimpanzés se servent de marteaux de pierre et d'enclumes constituées d'un rocher plat pour casser de grosses noix de panda, dont la coquille peut résister à un poids d'une tonne et demie ! Or la technique du casse-noix n'est utilisée que par une population particulière de chimpanzés de Taï, alors que les noix de panda sont répandues dans toute la forêt. Le procédé a donc été inventé par un individu d'un groupe précis - plus probablement une jeune femelle qu'un vieux mâle - et transmis ensuite par une forme d'apprentissage. Soulignons qu'il ne s'agit pas d'un geste simple comme le lavage des patates : le jeune chimpanzé l'apprend en observant sa mère pendant des années, et ne réussit pas à briser efficacement les dures noix de panda avant l'âge de 7 ans.
Hedwige et Christophe Boesch disent porter sur les chimpanzés un «regard ethnologique» : pour eux, il n'y a pas de «chimpanzé modèle», mais un éventail de comportements de chimpanzés, un peu comme pour les différents peuples humains. Chaque individu peut à tout moment introduire une nouveauté, et les individus d'un même groupe partagent la même culture. Tous les problèmes ne sont pas résolus pour autant, car on voit assez vite que la culture animale ainsi définie est une notion un peu simpliste : imaginons qu'on définisse une culture humaine comme le fait d'utiliser un même outil, par exemple un PC ; ce serait évidemment une définition insuffisante.
Mais au fait, qu'est-ce qu'une culture humaine ? Quand on y réfléchit, la réponse est loin d'être évidente. Déplacer la question sur l'animal est aussi une façon de chercher une réponse plus profonde. Pourquoi voulons-nous tant comprendre les sociétés animales les plus complexes, celles où se manifeste le plus d'intelligence ? Laissons la réponse à Dominique Lestel : «Pour mieux connaître nos propres sociétés.»

(1) « Quand les singes prennent le thé », par Frans de Waal, Fayard, 2001.
(2) « Les Origines animales de la culture », par Dominique Lestel, Flammarion, 2001 et 2003. Voir aussi du même auteur : « l'Animal singulier », Seuil, 2004.
(3) « La Pensée animale », par Donald Griffin, Denoël, 1988. Voir aussi « Les animaux pensent-ils ? », par Joëlle Proust, Bayard, 2003

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Tout ca n'est que pure question de philosophie, personelement la philo ne consiste à rien, elle est sois disant la source du savoir, une quete de la véritée, bref une illusion, ou la philo croit etre la solution. Penser pour parler voila se qu'est la philo, un résidue absurde de chose et d'autre qui ne servent a rien hormis celle de rendre fou certaine personne... La philo peut etre dangereuse, mais certainement pas bénéfique, se ne sont pas les pensées qui font l'homme mais belle est bien l'homme qui fait la pensée.

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Tant qu'un être sait survivre, c'est suffisant...non?

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Joli texte mais tu devrais citer son auteur Nicolas (permet moi de douter du fait que ce soit toi-même qui l'ait rédigé), question d'honnêteté. Mais malgré tout avec une certaine dose de subjectivité (notamment dans le 1er paragraphe).

Et il est à noter que des corvidésde Nouvelle-Zélande ont aussi une culture concernant le façonnage et l'utilisation d'outils.

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Oui certains aiment les outils courts à une barbelure et courbés on les appelle les "hameçons" les autres aiment les outils longs à plusieurs barbelures appellé "harpons"

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Oh le con !! j'ai complètement oublié, bien sûr c'est pas moi qui ai réalisé le texte. Mais le problème c'est que j'allé partir à l'école et j'avais pas trop le temps !
http://hebdo.nouvelobs.com/p2200/dossier/a328623.html
Michel de Pracontal
Le Nouvel Observateur

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Citation de gigy: oui certains aiment les outils courts à une barbelure et courbés on les appelle les "hameçons" les autres aiment les outils longs à plusieurs barbelures appellé "harpons"


Il me semble qu'ils peuvent utiliser les deux types, les choisissant en fonction du type de proies qu'ils désirent atteindre. Mais la manière de confectionner les outils longs, faits dans des feuilles de palme très rigides et possédant de courtes épines, peut varier d'une population à une autre. C'est pourquoi on parle de culture pour ces oiseaux.

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Citation de Variraptor: Tout ca n'est que pure question de philosophie, personelement la philo ne consiste à rien, elle est sois disant la source du savoir, une quete de la véritée, bref une illusion, ou la philo croit etre la solution. Penser pour parler voila se qu'est la philo, un résidue absurde de chose et d'autre qui ne servent a rien hormis celle de rendre fou certaine personne... La philo peut etre dangereuse, mais certainement pas bénéfique, se ne sont pas les pensées qui font l'homme mais belle est bien l'homme qui fait la pensée.

C'est sur qe la philosophie peut etre dangereuse cependant je ne pense pas qu'elle ne sert a rien

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A quoi servirait-elle?

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Dire que je devais lire les fables de la fontaine pour l'école. Ou le Roman de Ranard. Le Roman de Renard est de la littérature satirique ayant des animaux agisant commes des humains, mais seulement pour parodier les ridicules de l'époque.

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Citation de gigy: oui certains aiment les outils courts à une barbelure et courbés on les appelle les "hameçons" les autres aiment les outils longs à plusieurs barbelures appellé "harpons"

d'autres,eux,plus évolués,aiment les objets longs a poignées,comme la mitraillette.d'autres,les commandes d'un engin destructeur a chenilles qu'on appelle "char".lol

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Tout ces engins ne sont jamais que des extrapolations technologiques de choses très simples comme les épieux des chimpanzées coupés et rongés avec les dents!

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Eh oui